III.LE THÉÂTRE DE CAROUGE – ATELIER DE GENÈVE (1972- )

UNE DIRECTION À QUATRE TÊTES (1972-1975)

Le bâtiment comporte une salle de 400 places et le plus grand plateau de Suisse romande, mais il pose des problèmes de fonctionnement dont il serait fastidieux de dresser la longue liste. Les comédiens, qui n’ont guère été consultés, se disent qu’«à cheval donné on ne regarde pas les dents». 

Philippe Mentha n’entendant pas prendre en charge une salle dont ni la conception architecturale, ni l’aménagement des locaux ne satisfont la compagnie, quitte la direction. Quelques années plus tard, il créera à Renens le Théâtre Kléber-Méleau, qui se situe, lui, dans le vrai prolongement de l’inoubliable Salle Mermillod.

L’équipe qui doit prendre possession du nouveau lieu a de nombreux défis à surmonter, en premier lieu l’insuffisance criante des subventions pour faire fonctionner un théâtre dont la scène gigantesque implique des frais de production bien plus élevés que par le passé. Comme n’apparaît nulle part aucune possibilité de subvention nouvelle, un rapprochement s’impose avec le Théâtre de l’Atelier, contraint, lui, de quitter la Maison des Jeunes de Saint-Gervais.  

Le Théâtre de Carouge et l’Atelier de Genève forment donc le Théâtre de Carouge-Atelier de Genève, avec une direction artistique collégiale : Maurice Aufair, Guillaume Chenevière, François Rochaix et Georges Wod. Cette période connaît  des réussites, telle la formule de l’« apéritif-théâtre » multipliant de petits formats qui font parler d’eux loin à la ronde  et une politique d’accueil dynamique.  Elle propose des créations novatrices comme Sauvages de Christopher Hampton ou Lear d’Edward Bond, mais ce tournant résolument contemporain déconcerte parfois le public et la  ligne artistique, imprécise, reflète la diversité des personnalités aux commandes. En 1975, on confie à François Rochaix un mandat prolongé pour développer une politique cohérente.

Le nouveau Théâtre de Carouge est inauguré le 21 avril 1972 avec La Nuit des Rois (RTS, 1972)

Les débuts du Théâtre de Carouge, vus 50 ans après (RTS, 2008)

L’ÈRE ROCHAIX N° 1 (1975-1981)

Rochaix renoue avec le grand répertoire. Shakespeare et Brecht sont les deux auteurs le plus joués de son mandat, dont une triomphale Mère Courage. Il propose aussi des mises en scène audacieuses : après avoir accueilli Manfred Karge et Mathias Langhoff dans La Bataille d’Heiner Müller qu’ils ont monté à Berlin, spectacle qui fait sensation, il leur confie un Prométhée Enchaîné qui sera salué par la critique internationale ; Genève refusant de participer au financement d’une tournée européenne déjà programmée, l’aventure s’achève toutefois sur une désillusion.

LA GRANDE CHEVAUCHÉE DE GEORGES WOD (1981-2002)

Georges Wod renonce à une belle carrière d’acteur sur les scènes parisiennes pour prendre la direction du théâtre à l’automne 1981. Il se donne pour tâche de conquérir un vaste public populaire et quintuple dès sa première saison le nombre des abonnés, qui ne cesse de progresser jusqu’à dépasser 11 000 en 1993-94, autant que le Théâtre National de l’Odéon à Paris ! 

Cet insolent succès, il le doit d’abord à de grands classiques mis en scène avec une certaine magnificence. Sa première saison est marquée par un spectaculaire Cyrano de Bergerac qui se déroule pour partie devant le théâtre, à la vue de tous les Carougeois. Par la suite il ajoute à son répertoire de grandes fresques écrites par son auteur fétiche, Monique Lachère, dont plusieurs reçoivent un accueil triomphal, telles Don Quichotte ou Raspoutine

Pour parer aux insuffisances du bâtiment du théâtre, Wod est amené à louer une grange au 57, rue Ancienne. Il y installe

  • l’administration,
  • crée un lieu de répétition
  • et une deuxième salle de spectacle de 135 places

Cette salle prendra le nom du comédien et metteur en scène Gérard Carrat, tandis que la grande salle portera celui de François Simon. Wod sera aussi l’initiateur de grandes tournées internationales qui porteront le nom du Théâtre de Carouge jusqu’en Russie et au Vietnam.

En 1997, l’Association du Théâtre de Carouge, structure juridique adoptée en 1960, se mue en la Fondation du même nom, qui est aujourd’hui propriétaire de l’enseigne. 

À partir de l’an 2000, la Ville de Genève réduit drastiquement son soutien à un Théâtre situé hors de ses frontières. Le budget du théâtre ainsi amputé, Wod ne peut plus offrir au public les productions grandioses auxquelles il l’avait habitué, ce qui diminue l’éclat de ses dernières saisons.

Georges Wod, à propos du métier de comédien (RTS, 1989)

François Rochaix, suite à sa nomination au Théâtre de Carouge (RTS, 2001)

LE RETOUR DE FRANCOIS ROCHAIX (2002-2008)

En 2002, vingt-et-un ans après son départ, François Rochaix revient à la direction du Théâtre de Carouge. Il a mené une carrière internationale, notamment en Norvège, en Russie et aux États-Unis, où il a enseigné dans une des écoles de théâtre les plus prestigieuses. Metteur en scène de la Fête des Vignerons de 1999, il a en Suisse une grande notoriété et l’annonce de son retour n’est pas étrangère au fait que l’État, se substituant à la Ville de Genève en tant que principale source de financement du théâtre, attribue au Théâtre de Carouge une subvention de 2,5 millions de francs qui lui redonne les moyens d’une politique ambitieuse. 

Rochaix pose sa marque en proposant des mises en scène du répertoire d’une écriture très contemporaine : Tartuffe, Cinna, Oedipe à Colonne, Le Misanthrope, La Vie de Galilée, Molière ou la Cabale des dévots en sont des exemples, qui portent sa signature et celles de Dominique Pitoiset, Hervé Loichemol, Manfred Karge et Michel Kullmann. Parallèlement, Rochaix utilise la petite salle du 57, rue Ancienne, pour la création d’œuvres actuelles de Dominique Caillat, Denis Guénoun, Jacques Probst ou Dominique Ziegler.

À l’occasion du cinquantième anniversaire du théâtre, Rochaix fait publier Le Carouge 1958-2008, deux gros volumes sur l’histoire du théâtre.

RETOUR AUX FONDEMENTS : JEAN LIERMIER (2008- )

En 2008, Jean Liermier est nommé directeur du Théâtre de Carouge-Atelier de Genève. C’est le premier représentant à ce poste d’une génération qui n’a aucun lien avec les fondateurs du Théâtre. En choisissant un metteur en scène de 38 ans, la Fondation a clairement signifié un désir de rajeunissement de la ligne artistique et du public. Pourtant, faisant comme François Simon en son temps le constat d’un manque de lisibilité de la ligne artistique des institutions genevoises, Liermier reste fidèle au grand répertoire du théâtre populaire. 

Ses créations revisitent les plus beaux textes à travers un regard contemporain et poétique. Il ouvre son plateau à de grands noms de la scène francophone et internationale comme André Engel, Laurent Pelly, Christian Schiaretti, Piotr Fomenko, Michel Piccoli, Dominique Blanc, Laurent Terzieff pour n’en citer que quelques-uns. 

Grâce à son administrateur, David Junod, il développe les coproductions romandes et internationales ainsi qu’une politique de tournées multipliant le nombre de représentations des spectacles ; il met en place un nouvel équilibre budgétaire, qui ne repose plus uniquement sur le subventionnement public. Cette partielle autonomie financière lui permet de renforcer ses propositions artistiques, ce qui va de pair avec un retour massif du grand public à Carouge. À travers la communication, la pédagogie et la médiation, il œuvre à faire exister dès aujourd’hui le Théâtre de Carouge de demain. 

Comme ses prédécesseurs, il déplore les problèmes de fonctionnement inhérents à la conception architecturale du Théâtre, qui n’ont fait que s’aggraver avec le temps, mettant en péril  l’avenir à moyen terme de l’institution. C’est pourquoi, dès sa nomination, il a fait entendre à la municipalité carougeoise la nécessité de rénover le bâtiment en profondeur, projet qui est en passe de se réaliser.

Michel Piccoli, dans Minetti, de Th. Bernhard, mis en scène André Engel (RTS, 2009)

Le Murmure des Murs, une création de Victoria Thierrée Chaplin (RTS, 2012)