I. L’ÂGE d’OR DE LA SALLE MERMILLOD (1957-1967)

« L’équipe était extraordinaire. Pas de vedette ! Ils ne vivaient que par et pour leur théâtre. Et leurs journées étaient chargées : radio le matin, répétitions l’après-midi, représentations le soir. Et entre-temps, ils construisaient encore les décors. Le niveau artisanal intégral ! On avait un contact formidable avec les comédiens. » Gilbert Styner, ancien concierge du Théâtre de Carouge.

Comme si les dieux du théâtre s’étaient donnés le mot, il aura fallu la présence de Shakespeare et d’un simulacre de théâtre antique pour que commence une aventure que rien ne laissait prévoir !  Plusieurs tentatives pour créer un théâtre professionnel genevois d’envergure autour de François Simon, comédien d’exception, porteur de l’héritage légendaire de George et Ludmilla Pitoëff, avaient fait long feu. Mais Hamlet, joué en plein air au Théâtre antique de l’École Internationale, l’été 1957, dans la version d’André Gide, se révèle un point de départ décisif. De nombreux spectateurs ressentent le frisson d’un souffle nouveau. Simon est à la fois le metteur en scène et l’acteur principal de l’entreprise, mais il y a autour de lui de jeunes comédiens talentueux et motivés, parmi lesquels Philippe Mentha, qui tient les premiers rôles au Grenier de Toulouse. 

Les années qui ont façonné son identité

Le groupe se met fiévreusement à la recherche d’une salle où s’implanter de façon permanente et c’est Louis Gaulis, futur auteur maison, qui déniche à Carouge la Salle du Cardinal-Mermillod, ancienne chapelle transformée en salle de paroisse, maintenant désaffectée et vouée à la démolition. La compagnie s’y installe et prend le nom de Théâtre de Carouge. 

Plusieurs commentateurs vouent à un échec certain le pari fou de créer un théâtre dans une commune suburbaine de Genève peuplée d’ouvriers et d‘artisans. Mais le destin donne raison aux artistes : initialement attribué pour six mois, le bail de ce premier théâtre carougeois sera renouvelé pendant 10 ans. 

Dès l’ouverture du théâtre, à l’automne 1958, La Nuit des Rois affirme l’ambition de la compagnie : « proposer et redonner au grand public des pièces choisies avant tout pour leur caractère universel ». Le public répond à cette sollicitation ; la salle Mermillod se révèle un merveilleux théâtre, au rapport scène-salle idéal, et le Théâtre de Carouge se distingue par la qualité de son jeu. 

Pendant les dix saisons de son activité à la Salle du Cardinal-Mermillod, la compagnie, dont François Simon et Philippe Mentha sont les principaux metteurs en scène, acquiert une véritable identité et un public fidèle. Dans la lignée du théâtre populaire de Jean Vilar, c’est, pour reprendre les mots de François Simon, un théâtre « à la pointe de la vie » qui sert aussi bien un grand répertoire d’œuvres classiques et modernes (Shakespeare, Goldoni, Tchékhov, Gorki, Brecht, mais aussi Beckett, Frisch ou Ionesco) que des créations d’auteurs locaux (Louis Gaulis, Walter Weideli, José Herrera Petere). 

Lorsque la démolition de la Salle Mermillod devient inéluctable, François Simon abandonne la direction du théâtre, auquel il collaborera encore occasionnellement. Philippe Mentha reprend la direction artistique dès la saison 1966-67.

Au fil des années, le Théâtre de Carouge  a créé un lien unique avec les habitants de la ville dont il porte fièrement le nom. Les Carougeois se sont appropriés leur théâtre et se montreront prêts à défendre bec et ongle sa survie après la démolition de la Salle Mermillod en 1967.