L'HISTOIRE DU THEÂTRE

I. L’ÂGE d’OR DE LA SALLE MERMILLOD (1957-1967)
II. L’EXIL (1967-1972)
III. LE THÉÂTRE DE CAROUGE – ATELIER DE GENÈVE (1972- )

Audio - Ils nous racontent leurs souvenirs de théâtre

« Quelle ville de la taille de Carouge peut se targuer d’avoir un théâtre qui porte son nom à travers toute la francophonie ? » s’interroge Guillaume Chenevière à l’occasion du quarantième anniversaire du théâtre. La question est toujours valable. Le Théâtre de Carouge est une fierté pour les Carougeois, spectateurs ou non. Il fait venir annuellement plus de 50’000 spectateurs dans leur ville et retentir le nom de Carouge au-delà même de la francophonie. Mais comment la construction d’un tel théâtre, à quelques pas de Genève, fut-elle possible ?À travers cette brève histoire, regardons le destin incroyable d’une institution qui dépasse largement l’ambition culturelle de son lieu d’origine.

 

I. L’ÂGE d’OR DE LA SALLE MERMILLOD (1957-1967)

Citation : « L’équipe était extraordinaire. Pas de vedette ! Ils ne vivaient que par et pour leur théâtre. Et leurs journées étaient chargées : radio le matin, répétitions l’après-midi, représentations le soir. Et entre-temps, ils construisaient encore les décors. Le niveau artisanal intégral ! On avait un contact formidable avec les comédiens. » Gilbert Styner, ancien concierge du Théâtre de Carouge.

Comme si les dieux du théâtre s’étaient donnés le mot, il aura fallu la présence de Shakespeare et d’un simulacre de théâtre antique pour que commence une aventure que rien ne laissait prévoir !  Plusieurs tentatives pour créer un théâtre professionnel genevois d’envergure autour de François Simon, comédien d’exception, porteur de l’héritage légendaire de George et Ludmilla Pitoëff, avaient fait long feu. Mais Hamlet, joué en plein air au Théâtre antique de l’École Internationale, l’été 1957, dans la version d’André Gide, se révèle un point de départ décisif. De nombreux spectateurs ressentent le frisson d’un souffle nouveau. Simon est à la fois le metteur en scène et l’acteur principal de l’entreprise, mais il y a autour de lui de jeunes comédiens talentueux et motivés, parmi lesquels Philippe Mentha, qui tient les premiers rôles au Grenier de Toulouse.  

Le groupe se met fiévreusement à la recherche d’une salle où s’implanter de façon permanente et c’est Louis Gaulis, futur auteur maison, qui déniche à Carouge la Salle du Cardinal-Mermillod, ancienne chapelle transformée en salle de paroisse, maintenant désaffectée et vouée à la démolition. La compagnie s’y installe et prend le nom de Théâtre de Carouge. 

Plusieurs commentateurs vouent à un échec certain le pari fou de créer un théâtre dans une commune suburbaine de Genève peuplée d’ouvriers et d‘artisans. Mais le destin donne raison aux artistes : initialement attribué pour six mois, le bail de ce premier théâtre carougeois sera renouvelé pendant 10 ans. 

Dès l’ouverture du théâtre, à l’automne 1958, La Nuit des Rois affirme l’ambition de la compagnie : « proposer et redonner au grand public des pièces choisies avant tout pour leur caractère universel ». Le public répond à cette sollicitation ; la salle Mermillod se révèle un merveilleux théâtre, au rapport scène-salle idéal, et le Théâtre de Carouge se distingue par la qualité de son jeu. 

Pendant les dix saisons de son activité à la Salle du Cardinal-Mermillod, la compagnie, dont François Simon et Philippe Mentha sont les principaux metteurs en scène, acquiert une véritable identité et un public fidèle. Dans la lignée du théâtre populaire de Jean Vilar, c’est, pour reprendre les mots de François Simon, un théâtre « à la pointe de la vie » qui sert aussi bien un grand répertoire d’œuvres classiques et modernes (Shakespeare, Goldoni, Tchékhov, Gorki, Brecht, mais aussi Beckett, Frisch ou Ionesco) que des créations d’auteurs locaux (Louis Gaulis, Walter Weideli, José Herrera Petere). 

Lorsque la démolition de la Salle Mermillod devient inéluctable, François Simon abandonne la direction du théâtre, auquel il collaborera encore occasionnellement. Philippe Mentha reprend la direction artistique dès la saison 1966-67.

Au fil des années, le Théâtre de Carouge  a créé un lien unique avec les habitants de la ville dont il porte fièrement le nom. Les Carougeois se sont appropriés leur théâtre et se montreront prêts à défendre bec et ongle sa survie après la démolition de la Salle Mermillod en 1967.

 

II. L’EXIL (1967-1972)

Citation : « C’est le temps d’une année, de deux années, le temps de cinq années pour que l’œuvre soit accouchée ». Le Corbusier

Le 2 avril 1967, quand la troupe fait ses adieux à la Salle Mermillod, elle n’a aucune certitude quant à son avenir. Tout va se jouer durant la saison 67-68, qualifiée de « purgatoire » ; il s’agit d’obtenir un relogement provisoire du Théâtre de Carouge et de savoir si, oui ou non, la municipalité de Carouge entreprendra la construction d’un nouveau théâtre. 

Un travail homérique a été entrepris pour mobiliser les Carougeois. Georges Wod y déploie une énergie sans limite. L’Association des Amis du Théâtre de Carouge, présidée par Raymond Zanone, annonce  l’adhésion de 3155 nouveaux membres, contribuant pour près de 50.000 francs au financement d’une tournée internationale qui portera le nom de Carouge dans une soixantaine de villes sur trois continents. 

La période d’itinérance dure cinq ans. La compagnie est accueillie par d’autres scènes de Genève et de Suisse romande.  Vingt mois après son départ de la Salle Mermillod, elle pose ses valises à la Salle Pitoëff, rénovée à l’intention du Théâtre de Carouge par la Ville de Genève. Elle y restera trois ans, dans l’attente du nouveau théâtre dont la Ville de Carouge, avec l’appui de l’État de Genève, a  finalement décidé la construction.

Ce long intermède implique des collaborations  étroites, notamment avec la Comédie de Genève et le Centre Dramatique Romand. L’impulsion carougeoise n’est pas étrangère à un événement unique : la coproduction par l’ensemble des scènes subventionnées genevoises de la création française des Anabaptistes de Dürrenmatt, rassemblant cinquante comédiens autour de François Simon dans un spectacle mis en scène par Jorge Lavelli et décoré par Jean-Claude Maret sur la scène du Grand Théâtre !

Carouge poursuit la politique d’accueil inaugurée juste avant la démolition de la salle Mermillod par la venue du Living Theatre, dont Mysteries et Antigone déclenchent une véritable bataille d’Hernani.  Le théâtre organise une série de tournées en Suisse pour cette troupe d’avant-garde, dont le Frankenstein fait sensation au Grand Théâtre. 

 

 

 

III.LE THÉÂTRE DE CAROUGE – ATELIER DE GENÈVE (1972- )

UNE DIRECTION À QUATRE TÊTES (1972-1975)

Le nouveau Théâtre de Carouge est inauguré le 21 avril 1972 avec, comme en 1958, La Nuit des Rois

Le bâtiment comporte une salle de 400 places et le plus grand plateau de Suisse romande, mais il pose des problèmes de fonctionnement dont il serait fastidieux de dresser la longue liste. Les comédiens, qui n’ont guère été consultés, se disent qu’« à cheval donné on ne regarde pas les dents ». 

Philippe Mentha n’entendant pas prendre en charge une salle dont ni la conception architecturale, ni l’aménagement des locaux ne satisfont la compagnie, quitte la direction. Quelques années plus tard, il créera à Renens le Théâtre Kléber-Méleau, qui se situe, lui, dans le  vrai prolongement de l’inoubliable Salle Mermillod.

L’équipe qui doit prendre possession du nouveau lieu a de nombreux défis à surmonter, en premier lieu l’insuffisance criante des subventions pour faire fonctionner un théâtre dont la scène gigantesque implique des frais de production bien plus élevés que par le passé. Comme n’apparaît nulle part aucune possibilité de subvention nouvelle, un rapprochement s’impose avec le Théâtre de l’Atelier, contraint, lui, de quitter la Maison des Jeunes de Saint-Gervais.  

Le Théâtre de Carouge et l’Atelier de Genève forment donc le Théâtre de Carouge-Atelier de Genève, avec une direction artistique collégiale : Maurice Aufair, Guillaume Chenevière, François Rochaix, et Georges Wod. Cette période connaît  des réussites, telle la formule de l’« apéritif-théâtre » multipliant de petits formats qui font parler d’eux loin à la ronde  et une politique d’accueil dynamique.  Elle propose des créations novatrices comme Sauvages de Christopher Hampton ou Lear d’Edward Bond, mais ce tournant résolument contemporain déconcerte parfois le public et la  ligne artistique, imprécise, reflète la diversité des personnalités aux commandes. En 1975, on confie à François Rochaix un mandat prolongé pour développer une politique cohérente.

L’ÈRE ROCHAIX N° 1 (1975-1981) 

Rochaix renoue avec le grand répertoire. Shakespeare et Brecht sont les deux auteurs le plus joués de son mandat, dont une triomphale Mère Courage. Il propose aussi des mises en scène audacieuses : après avoir accueilli Manfred Karge et Mathias Langhoff dans La Bataille d’Heiner Müller qu’ils ont monté à Berlin, spectacle qui fait sensation, il leur confie un Prométhée Enchaîné qui sera salué par la critique internationale ; Genève refusant de participer au financement d’une tournée européenne déjà programmée, l’aventure s’achève toutefois sur une désillusion.

LA GRANDE CHEVAUCHÉE DE GEORGES WOD (1981-2002)

Georges Wod renonce à une belle carrière d’acteur sur les scènes parisiennes pour prendre la direction du théâtre à l’automne 1981. Il se donne pour tâche de conquérir un vaste public populaire et quintuple dès sa première saison le nombre des abonnés, qui ne cesse de progresser jusqu’à dépasser  11'000 en 1993-94, autant que le Théâtre National de l’Odéon à Paris ! 

Cet insolent succès, il le doit d’abord à de grands classiques mis en scène avec une certaine magnificence. Sa première saison est marquée par un spectaculaire Cyrano de Bergerac qui se déroule pour partie devant le théâtre, à la vue de tous les Carougeois. Par la suite il ajoute à son répertoire de grandes fresques écrites par son auteur fétiche, Monique Lachère, dont plusieurs reçoivent un accueil triomphal, telles Don Quichotte ou Raspoutine

Pour parer aux insuffisances du bâtiment du théâtre, Wod est amené à louer une grange au 57, rue Ancienne. Il y installe l’administration, crée un lieu de répétition et une deuxième salle de spectacle, d’une centaine de places, qui prendra le nom du comédien et metteur en scène Gérard Carrat, tandis que la grande salle portera celui de François Simon. Wod sera aussi l’initiateur de grandes tournées internationales qui porteront le nom du Théâtre de Carouge jusqu’en Russie et au Vietnam.

En 1997, l’Association du Théâtre de Carouge, structure juridique adoptée en 1960, se mue en la Fondation du même nom, qui est aujourd’hui propriétaire de l’enseigne. 

À partir de l’an 2000, la Ville de Genève réduit drastiquement son soutien à un théâtre situé hors de ses frontières. Le budget du théâtre ainsi amputé, Wod ne peut plus offrir au public les productions grandioses auxquelles il l’avait habitué, ce qui diminue l’éclat de ses dernières saisons. 

LE RETOUR DE FRANCOIS ROCHAIX (2002-2008)

En 2002, vingt-et-un ans après son départ, François Rochaix revient à la direction du Théâtre de Carouge. Il a mené une carrière internationale, notamment en Norvège, en Russie et aux États-Unis, où il a enseigné dans une des écoles de théâtre les plus prestigieuses. Metteur en scène de la Fête des Vignerons de 1999, il a en Suisse une grande notoriété et l’annonce de son retour n’est pas étrangère au fait que l’État, se substituant à la Ville de Genève en tant que principale source de financement du théâtre, attribue au Théâtre de Carouge une subvention de 2,5 millions de francs qui lui redonne les moyens d’une politique ambitieuse. 

Rochaix pose sa marque en proposant des mises en scène du répertoire d’une écriture très contemporaine : Tartuffe, Cinna, Oedipe à Colonne, Le Misanthrope, La Vie de Galilée, Molière ou la Cabale des dévots en sont des exemples, qui portent sa signature et celles de Dominique Pitoiset, Hervé Loichemol, Manfred Karge et Michel Kullmann. Parallèlement, Rochaix utilise la petite salle du 57, rue Ancienne, pour la création d’œuvres actuelles de Dominique Caillat, Denis Guénoun, Jacques Probst ou Dominique Ziegler.

À l’occasion du cinquantième anniversaire du théâtre, Rochaix fait publier Le Carouge 1958-2008, deux gros volumes sur l’histoire du théâtre.   

DU SANG NEUF : JEAN LIERMIER (2008- )

En 2008, Jean Liermier est nommé directeur du Théâtre de Carouge. C’est le premier représentant à ce poste d’une génération qui n’a aucun lien avec les fondateurs du théâtre. En choisissant un metteur en scène de 38 ans, la Fondation a clairement signifié un désir de rajeunissement de la ligne artistique et du public. Pourtant, faisant comme François Simon en son temps le constat d’un manque de lisibilité de la ligne artistique des institutions genevoises, Liermier reste fidèle au grand répertoire du théâtre populaire. 

Ses créations revisitent les plus beaux textes à travers un regard contemporain et poétique. Il ouvre son plateau à de grands noms de la scène francophone et internationale comme André Engel, Laurent Pelly, Christian Schiaretti, Piotr Fomenko, Michel Piccoli, Dominique Blanc, Laurent Terzieff pour n’en citer que quelques-uns. 

Grâce à son administrateur, David Junod, il développe les coproductions romandes et internationales ainsi qu’une politique de tournées multipliant le nombre de représentations des spectacles ; il met en place un nouvel équilibre budgétaire, qui ne repose plus uniquement sur le subventionnement public. Cette partielle autonomie financière lui permet de renforcer ses propositions artistiques, ce qui va de pair avec un retour massif du grand public à Carouge. À travers la communication, la pédagogie et la médiation, il œuvre à faire exister dès aujourd’hui le Théâtre de Carouge de demain. 

Comme ses prédécesseurs, il déplore les problèmes de fonctionnement inhérents à la conception architecturale du théâtre, qui n’ont fait que s’aggraver avec le temps, mettant en péril  l’avenir à moyen terme de l’institution. C’est pourquoi, dès sa nomination, il a fait entendre à la municipalité carougeoise la nécessité de rénover le bâtiment en profondeur, projet qui est en passe de se réaliser.

 

 

Gérald Poussin, Myriam Dicker , Maurice Schneeberger et d'autres nous racontent leurs souvenirs du Théâtre

GÉRALD POUSSIN - Dessinateur
« Une vie magique, on riait tout le temps »

_____

MYRIAM DICKER
 - Librairie à La Librerit
« Les pérégrinations de François Simon »

_____

MAURICE SCHNEEBERGER
 - Association des Amis du Théâtre de Carouge
« L’émulation du Café Vignoto »

_____

DANIEL MOUCHET
 - Président du Cartel des sociétés carougeoises
« De la Chapelle des Macabés à l’actuel Théâtre de Carouge »

_____

V
ÉRONIQUE DE SÉPIBUS – Libraire à La Librerit
« Le théâtre comme ouverture sur toutes les œuvres littéraires »

_____

GILBERT STYNER
 – Ancien concierge du Tcag
« Il n’y avait rien, il fallait tout faire, les loges, le bar... Tout sauf les spectacles »

_____

RAYMOND ZANONE
 – Ecrivain
« Un bal en robes longues pour l’inauguration du nouveau théâtre »

_____

SYLVAIN BRAUCHI
 – Chroniqueur pour le Carougeois
« Mentha, Simon, Gaulis et Bara »

_____

SOPHIE TAGLIABUE
 – Voisine du Théâtre de Carouge
« La voix de Georges Wod »